Auteur :
Pierre-Clément Cazon
Directeur de la publication.
Russell Crowe incarne Hermann Göring dans ce thriller historique qui examine les coulisses méconnues du procès de Nuremberg. Réalisé par James Vanderbilt, scénariste reconnu de Zodiac et des derniers Scream, le film sort ce 28 janvier 2026 dans près de 400 salles françaises, près de 80 ans après les faits. Au lieu de se concentrer sur les débats juridiques, ce second long-métrage du cinéaste américain plonge dans la relation ambivalente entre un psychiatre et le numéro 2 d’Hitler, révélant une dimension psychologique rarement explorée au cinéma.
Le scénario s’inspire de The Nazi and the Psychiatrist (Le Nazi et le Psychiatre, Les Arènes, 2013) de Jack El-Hai, un ouvrage documentaire qui révèle le rôle méconnu du psychiatre Douglas Kelley lors du procès. En 1945, ce jeune médecin américain reçoit une mission délicate : évaluer la santé mentale des dignitaires nazis emprisonnés à Nuremberg pour s’assurer qu’ils puissent être jugés. Les accusés devaient être déclarés sains d’esprit et responsables de leurs actes avant de passer devant le tribunal, écartant ainsi toute défense fondée sur la démence.
Le film se concentre sur la fascination qu’aurait développée Kelley pour Hermann Göring, commandant en chef de la Luftwaffe et successeur désigné d’Adolf Hitler. Cette proximité est transformée par le scénario en un jeu de manipulation psychologique où le psychiatre devient progressivement captivé par l’intelligence et le charisme du criminel de guerre. Le récit rappelle que Kelley se suicida en 1958 dans sa villa californienne, douze ans après le procès, un geste que le livre de Jack El-Hai interprète comme possiblement lié à son expérience avec les dignitaires nazis.
Rami Malek endosse le rôle de Douglas Kelley dans une prestation correcte mais parfois en retrait, tandis que Russell Crowe compose un Hermann Göring aussi charismatique que terrifiant. L’acteur australien a considérablement forci pour ressembler physiquement au bras droit d’Hitler, transformation physique qui constitue l’un des atouts majeurs du film. Michael Shannon incarne Robert H. Jackson, procureur en chef américain qui affronte Göring lors d’un contre-interrogatoire tendu, créant ainsi un triangle narratif où s’affrontent justice, psychologie et manipulation.
L’ensemble réunit également Richard E. Grant dans le rôle de Sir David Maxwell-Fyfe, procureur britannique travaillant aux côtés de Jackson, Leo Woodall en sergent Howie Triest dont la sous-intrigue s’avère particulièrement touchante, Colin Hanks qui interprète le docteur Gustav Gilbert, ainsi que John Slattery et Mark O’Brien. Cette distribution reflète l’ambition hollywoodienne du projet, porté par Bluestone Entertainment et Walden Media, et distribué en France par Nour Films.
Après avoir signé les scénarios de films grand public comme The Amazing Spider-Man ou Independence Day: Resurgence, James Vanderbilt s’était déjà orienté vers le drame historique avec Truth : Le Prix de la vérité (2015), son premier essai derrière la caméra. Ce film avec Cate Blanchett et Robert Redford explorait une affaire de déontologie journalistique qui avait ébranlé la télévision américaine, et avait été apprécié par la critique malgré un échec commercial.
Avec Nuremberg, le cinéaste né en 1975 confirme son intérêt pour les mécanismes de la vérité, de la responsabilité individuelle et du pouvoir du langage. Le film, d’une durée de 148 minutes (2h28), a été tourné en Hongrie à partir de février 2025. Brian Tyler, compositeur habitué aux productions à grand spectacle, signe une partition musicale parfois trop appuyée, flirtant avec une grandiloquence qui souligne excessivement certaines scènes.
Le film se déploie selon une architecture rigoureuse qui accompagne l’escalade dramatique. Le premier acte pose le cadre : découverte des personnages, mise en place de l’analyse psychiatrique des accusés et installation progressive de la relation entre Kelley et Göring, relation qui devient rapidement le cœur du récit. Le second acte approfondit cette dynamique troublante, presque amicale par instants, où Kelley commence à comprendre l’ampleur du danger : face au procureur Robert Jackson, Göring risque de remporter le duel verbal grâce à son intelligence rhétorique et sa maîtrise du discours.
Le procès constitue l’aboutissement du troisième acte, et Vanderbilt choisit narrativement de se concentrer avant tout sur l’affrontement entre Göring et Jackson. Le film se montre particulièrement pertinent dans sa manière de montrer comment Göring tente, par le langage et la manipulation, de recontextualiser voire de justifier l’idéologie fasciste. Chaque mot est pesé, chaque phrase pensée comme une arme pour transformer le procès en tribune idéologique et faire l’apologie du nazisme devant le monde entier.
L’un des moments les plus éprouvants du film reste la diffusion durant le procès du film documentaire sur les camps de concentration, point de bascule tant pour le procès que pour Kelley lui-même. Vanderbilt prend soin de replacer cette séquence dans son contexte : le procès de Nuremberg marque l’un des premiers usages majeurs du cinéma comme preuve judiciaire pour condamner des criminels nazis. Le film Nazi Concentration Camps, tourné par les Alliés lors de la libération, fut projeté le 29 novembre 1945 dans la salle d’audience.
Le réalisateur a délibérément caché ces images à ses acteurs jusqu’au jour du tournage, capturant ainsi leurs réactions authentiques face à l’horreur. Cette séquence constitue un véritable tournant narratif puisque après la projection de ces images accablantes, la relation entre Kelley et Göring ne peut plus être la même : le psychiatre réalise pleinement l’horreur à laquelle il fait face.
En parallèle du face-à-face principal, le film suit le personnage du traducteur Howie Triest, qui assiste Kelley dans son travail. Cette sous-intrigue, plus discrète, apporte une dimension humaine supplémentaire grâce à l’interprétation sensible de Leo Woodall. La longue scène filmée dans la continuité sur un quai de gare, où Kelley découvre l’identité et l’histoire du traducteur, la caméra simplement sur son visage, compte parmi les moments les plus bouleversants du film.
Cette attention portée aux personnages secondaires enrichit le propos en rappelant que derrière les grands procureurs et les dignitaires nazis se trouvaient des individus ordinaires confrontés à l’extraordinaire. Même si l’issue du procès est connue, le film parvient à maintenir l’intérêt jusqu’à sa conclusion, rappelant avec force que le danger du fascisme ne disparaît jamais totalement.
Sur le plan technique, James Vanderbilt opte pour un classicisme assumé tout en s’autorisant quelques audaces. La mise en scène est sobre, sans effets tape-à-l’œil : il filme ce qu’il doit filmer, laisse les acteurs occuper l’espace et cadre avec efficacité. Toutefois, 40% du film est tourné caméra à l’épaule, créant un effet de reportage immersif qui ancre le spectateur dans l’immédiateté de l’événement.
La reconstitution de l’après-guerre, entre décors et costumes, est globalement réussie, même si l’ensemble paraît parfois un peu trop propre et lisse, notamment dans les scènes de prison. La photographie, élégante et soignée, participe néanmoins à l’immersion dans cette époque. Le rythme se révèle inégal : si les duels psychologiques captivent pleinement, ils sont parfois entrecoupés de scènes plus explicatives, voire didactiques, qui provoquent quelques ralentissements.
Le film divise la critique française, révélant des lectures différentes de la même œuvre. Certains observateurs saluent la performance de Russell Crowe qui parvient à montrer comment le Mal peut se cacher derrière des apparences normales, malgré la capacité du personnage à la ruse, son charisme et son intelligence. La mise en scène, bien que classique, réussit à maintenir la tension dramatique tout au long de ses 148 minutes.
À l’inverse, d’autres critiques dénoncent un film qui rappelle trop Le Silence des agneaux — référence au thriller où un psychiatre se retrouve lui aussi fasciné par un tueur manipulateur. Le film est parfois jugé trop sage, trop démonstratif, avec une musique tonitruante et une approche qui réduit l’Histoire à un simple décor. Cette polarisation témoigne néanmoins de l’ambition du projet : Vanderbilt livre une œuvre qui interroge la capacité d’individus ordinaires à commettre des atrocités extraordinaires, questionnant la responsabilité individuelle et le pouvoir du langage, même si la forme académique ne convainc pas unanimement.
La sortie américaine du film le 7 novembre 2025 coïncidait avec le 80e anniversaire du début des procès de Nuremberg, initiés le 20 novembre 1945. Cette synchronisation temporelle positionne Nuremberg comme un rappel mémoriel autant qu’une mise en garde d’une actualité brûlante. Le film rappelle que le fascisme prospère sur la peur, la haine de l’autre et la manipulation des mots, questionnant la capacité des institutions démocratiques à reconnaître les criminels sous leurs apparences humaines sympathiques.
La distribution française par Nour Films sur près de 400 copies témoigne d’une ambition commerciale moyenne-large, positionnant le film comme un événement cinématographique sérieux plutôt que comme une sortie confidentielle. Avec plusieurs acteurs oscarisés ou nommés dans sa distribution, Nuremberg s’inscrit dans la tradition du drame historique prestigieux hollywoodien, tout en affirmant une pertinence politique contemporaine qui dépasse largement le simple exercice de reconstitution.