Le Maître du Kabuki sublime le cinéma japonais

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le maitre du kabuki

Sorti ce 24 décembre 2025 dans les salles françaises, « Le Maître du Kabuki » de Lee Sang-il devient le film en prise de vues réelles le plus rentable de l’histoire du cinéma japonais avec 17,38 milliards de yens (95,9 millions d’euros) de recettes, établissant un record inédit depuis plus de 20 ans.

Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2025 et candidat du Japon aux Oscars 2026, ce drame de 2h54 adapté du roman « Kokuho » de Shūichi Yoshida dévoile l’envers du décor d’un art ancestral rarement exploré au cinéma.

LE MAÎTRE DU KABUKI de Sang-il Lee - Bande-annonce - au cinéma le 24 décembre 2025LE MAÎTRE DU KABUKI de Sang-il Lee – Bande-annonce – au cinéma le 24 décembre 2025

Du monde des yakuzas aux planches du kabuki

Nagasaki, 1964 : Kikuo Tachibana, 15 ans, assiste à l’assassinat de son père yakuza lors d’une embuscade mortelle orchestrée par une bande rivale. Dans une séquence à la fois sanglante et lyrique où les flocons de neige enveloppent le cadre comme une estampe japonaise, le célèbre acteur de kabuki Hanai Hanjiro II (Ken Watanabe) protège le jeune homme au sol. Adopté par cette star prestigieuse, Kikuo découvre un univers où la lignée est reine, mais où son talent pur va bouleverser les codes établis.

Aux côtés de Shunsuke Ōgaki (Keitatsu Koshiyama puis Ryusei Yokohama), descendant d’une lignée artistique prestigieuse et voué à devenir Hanai Hanjiro III, il s’engage dans l’apprentissage tyrannique de l’onnagata, ces acteurs masculins incarnant des rôles féminins au kabuki. Cette trajectoire sur près de cinquante ans explore comment deux visions antagonistes de l’art peuvent coexister : l’acquis aristocratique face à l’instinct brut.

Lee Sang-il, réalisateur nippo-coréen enfin visible en France

Né en 1974, Lee Sang-il est un cinéaste japonais d’origine coréenne longtemps fasciné par les onnagata, dont la filmographie reconnue au Japon demeurait inconnue du public français. Auteur de dix longs métrages dont « Unforgiven » (2013), remake du western de Clint Eastwood présenté à Venise, et « Rage » (2016), le réalisateur signe avec « Le Maître du Kabuki » sa première sortie en salles hexagonales.

Son approche didactique mais jamais condescendante transforme un sujet ésotérique en récit universel sur la tension permanente entre l’individu et l’art, entre le désir personnel et la nécessité de préserver une tradition. Deuxième adaptation d’un roman de Shūichi Yoshida après « Villain » (2010), le film bénéficie d’un scénario signé Satoko Okudera, scénariste reconnue des films d’animation « Les Enfants loups, Ame et Yuki ».

Une direction artistique qui transcende le biopic

La photographie signée Sofian El Fani (récompensé pour « Timbuktu » et « La Vie d’Adèle ») transforme chaque séquence en tableau vivant sublimé. Lee Sang-il orchestre un ballet de points de vue où le spectateur passe constamment de la salle aux planches, des coulisses fébriles à l’intimité des loges, matérialisant visuellement comment le kabuki lui-même devient le personnage central, reléguant les hommes au rang d’instruments de sa perpétuation.

Les représentations scéniques conjuguent splendeur visuelle et maîtrise technique grâce à des plans serrés, des décors majestueux et des dispositifs sonores déroutants où la bande originale enivrante du compositeur Marihiko Hara se combine aux orchestres scéniques traditionnels. Tout se joue dans le regard : gestes, postures et expressions deviennent les révélateurs silencieux du parcours de Kikuo face aux structures rigides de la société japonaise.

La notion de Trésor national vivant incarnée

Au-delà de la fresque historique, le film explore concrètement ce que signifie être un Trésor national vivant au Japon. Cette quête s’incarne d’abord à travers la rencontre décisive avec le personnage d’Onogawa Mangiku, Trésor national vivant interprété par Min Tanaka, qui reconnaît en Kikuo un talent exceptionnel tout en l’avertissant d’un péril lié à son physique hors normes.

Kikuo et Shunsuke incarnent ensuite deux facettes complémentaires : le premier, onnagata écorché à fleur de peau fascinant le public par son intensité brute, ne peut atteindre son idéal artistique qu’en devenant un individu digne à travers les épreuves.

Par un concours de circonstances, il finit par prendre la place du grand Hanai Hanjiro II et excelle jusqu’à hériter de son nom, tandis que le fils légitime s’efface, incapable d’assumer un rang qu’il juge ne pas mériter. L’altérité entre Kikuo — désormais Hanai Hanjiro III — et son avatar féminin sur scène s’impose progressivement comme fil rouge émotionnel du récit.

Un casting dévoué supervisé par un maître

Ryō Yoshizawa (Kikuo adulte) et Ryusei Yokohama (Shunsuke adulte) portent ce récit aux côtés de Soya Kurokawa et Keitatsu Koshiyama dans leurs versions adolescentes, révélant une présence magnétique dès les premières scènes. Le casting féminin réunit Mitsuki Takahata, Nana Mori et Shinobu Terajima, tandis que Min Tanaka déploie une prestation empreinte de justesse et de mysticisme.

La supervision kabuki a été confiée à Nakamura Ganjirō IV, star du théâtre traditionnel japonais, garantissant l’authenticité des chorégraphies signées Hirokazu Taniguchi et Tokuyo Azuma. Cette rigueur technique se ressent à l’écran, où chaque geste, chaque phrasé témoigne de l’entraînement bien réel des comédiens et de l’exigence absolue de cet art millénaire.

Un succès qui redéfinit le paysage cinématographique nippon

Avec plus de onze millions d’entrées au Japon, « Le Maître du Kabuki » détrône « Bayside Shakedown 2 » (2003) et se classe au sommet des films japonais en prises de vues réelles les plus rentables selon les données de Kōgyō Tsūshinsha, juste derrière les films d’animation du Studio Ghibli comme « Princesse Mononoké » ou « Le Château ambulant ».

Ce triomphe commercial inattendu prouve qu’un film de près de trois heures sur un art traditionnel peut captiver massivement en misant sur l’implication émotionnelle plutôt que sur une déférence muséale poussiéreuse. La comparaison avec « Adieu ma concubine » de Chen Kaige s’impose naturellement, bien que Lee Sang-il évacue le sous-texte politique et homosexuel pour se concentrer sur la psyché artistique pure.

Une fresque sur l’honneur et le prix de l’excellence

Le scénario de Satoko Okudera dresse une analyse complexe de la psyché humaine, de la notion d’honneur et du lien du sang dans les milieux artistiques gangrenés par l’argent et l’opportunisme. Pour s’imposer, Kikuo devra tout affronter : scandales, compromissions, renoncements.

Dans une tentative d’exorciser son héritage yakuza, il se fait tatouer une chouette symbolique dans le dos, plaie béante d’un passé qui ne cicatrise jamais. Il finit par pactiser avec le diable et abandonner sa famille illégitime liée à une geisha, jusqu’à délaisser sa propre fille.

Contrairement à une rivalité classique, Kikuo et Shunsuke ne s’affrontent jamais frontalement : leur affection mutuelle demeure intacte. Ce qui les oppose, c’est le système de caste du monde du kabuki, prolongement d’une certaine culture pyramidale japonaise, et leurs visions diamétralement opposées de l’art.

Le paradoxe du féminin sublimé

Si « Le Maître du Kabuki » excelle dans sa représentation technique de l’onnagata, une question fascinante traverse le film : dans un art où des hommes incarnent magistralement la féminité sur scène, quelle place reste-t-il aux femmes dans ce récit ?

Le métrage choisit de suivre exclusivement la perspective de Kikuo, faisant des figures féminines — l’épouse, la geisha, la fille — des présences plus esquissées qu’explorées. Cette construction narrative n’est pas un défaut mais un choix assumé qui reflète la vision d’un artiste entièrement dévoué à son art, au point de sacrifier sa vie personnelle. Kikuo sublime le féminin dans ses interprétations tout en s’éloignant des femmes de sa vie, créant un contraste saisissant entre l’idéal scénique et la réalité humaine.

Lee Sang-il pose ainsi, sans le résoudre, un dilemme universel : l’art justifie-t-il d’abandonner ceux qu’on aime pour atteindre l’excellence ? Cette ambiguïté fait précisément la richesse d’un film qui refuse les réponses simples et invite à la réflexion bien au-delà du générique.

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